Alfa K. « assume toujours » ses « bêtises », sauf celle-là

Un homme de 26 ans a comparu, détenu, devant la cour d’appel de Paris, le 29 mai 2015, pour contester une peine de six mois de prison ferme prononcée en son absence par le tribunal de Créteil. Les juges l’avaient déclaré coupable d’un accident matériel de la circulation, alors qu’il conduisait sans permis et sans assurance.

Le prévenu âgé de 26 ans a été rejugé ici, devant la huitième chambre des appels correctionnels de Paris, vendredi 29 mais 2015.
Le prévenu a été rejugé ici, devant la huitième chambre des appels correctionnels de Paris, vendredi 29 mais 2015.

Ce vendredi 29 mai 2015, vers 16h, la huitième chambre des appels correctionnels de Paris a examiné cinq dossiers. Les uns étaient techniques, les autres purement administratifs. Une affaire devait être à la fois technique et administrative : elle a été expédiée en vingt minutes, à huis clos, en salle du conseil : elle concernait un Roumain escorté par quatre gendarmes porteurs de gilets pare-balles devant une dizaine de proches, du prévenu, au charisme tel que le public se bousculait pour l’embrasser. Ce dossier restera donc confidentiel, lorsque le président Philippe Prudhomme et les deux juges assesseurs ouvriront celui d’Alfa K., un jeune homme de 26 ans venu contester sa culpabilité prononcée par le tribunal de Créteil pile trois ans plus tôt, en son absence, pour de multiples délits routiers. Et on peut dire que son procès commence mal.

Apathique et embrouillé

Las de la nonchalance des uns et de la mauvaise foi chevillée au corps des autres, le magistrat, connu pour son goût de l’effort lorsqu’il était président du tribunal correctionnel de Rouen, commence son interrogatoire énergiquement, directement, efficacement. « Pourquoi avez-vous fait appel de la décision de Créteil ? Pour réduire la peine de six mois ferme et des 600 € d’amende qui vous ont été infligés ? Pour vous défendre, puisque vous étiez absent à l’audience ? Ou pour contester les faits qui vous sont reprochés ? » Bombardé d’emblée, Alfa K., les bras croisés devant le micro auquel sa bouche est collée, répond, apathique et embrouillé : « J’ai fait appel parce que je n’ai pas eu d’expert à mon jugement […] auquel j’étais absent […] parce qu’à ce moment-là j’étais incarcéré […] je ne sais plus pourquoi […] et on ne m’a pas extrait de la maison d’arrêt ». Philippe Prudhomme a le nez collé à ses dossiers : « Nous avons cherché mais à Fresnes, ou ailleurs, l’administration pénitentiaire n’a aucune trace de votre supposée détention à cette époque ». Le juge enchaîne illico sur les faits.

Pas de permis, pas d’assurance, délit de fuite et déclaration mensongère de vol

« Le 8 janvier 2012, vers 19h30, le conducteur d’une Hyundai Santa Fe signale à la police un accident dont il vient d’être victime, à l’arrêt, au feu rouge, boulevard de Créteil à Saint-Maur (dans le Val-de-Marne, 94). Il a été percuté par l’arrière, par une Citroën Xsara, occupée par trois personnes et conduite par un jeune homme qui, en sortant du véhicule, lui a lancé « Je suis dans la merde : je viens de l’acheter et maintenant j’en n’ai plus ». Le suspect, qui appellera le garage à qui il a acheté la Xsara, passera la téléphone à la victime pour qu’elle explique l’incident, en ajoutant qu’il n’a ni permis ni assurance et… avant de prendre la fuite. » Le président relève la tête et regarde Alfa K. droit dans les yeux : « Le lendemain matin, vous déposez plainte pour le vol de la Citroën et des documents qu’elle contenait. Et en donnant différentes versions sur les circonstances de ce mystérieux vol ». Les investigations sont rapides : en une semaine, la police remonte jusqu’au garage, qui identifie le suspect lui ayant passé un coup de fil le soir de l’accident, les exploitations téléphoniques corroborent cet élément et « la victime vous identifie formellement elle aussi, monsieur. Qu’avez-vous à dire aujourd’hui ? ».

« Ce soir-là, on était sous influence […] un peu corsée »

Les bras croisés toujours, le prévenu essaie, paresseux : « Je ne reconnais pas ». Philippe Prudhomme : « Vous aviez le permis ? ». « J’étais en train de le passer. » « Pourquoi avoir acheté une voiture, si vous n’aviez même pas le code ? » « Car j’étais en train de le passer. Mais je ne conduisais jamais.  » « Si ce n’est pas vous, qui conduisiez, pour quelle raison laisser ce véhicule non assuré à un ami, pour aller chercher des pains au chocolat comme vous l’avez dit ? » « Parce que c’est comme ça […] Ce soir-là, on était sous influence […] un peu corsée […] J’étais à une soirée et puis on est allés à la boulangerie […] La clé était restée sur le contact et le moteur tournait […] En sortant, la voiture n’était plus là. » Le président, encore : « Pourquoi ce coup de fil au garagiste depuis votre téléphone ? ». « Le téléphone n’est pas à mon nom. » « Vous avez été condamné combien de fois monsieur ? » « Dix-neuf […] Je ne sais plus […] Beaucoup […] J’ai toujours dit la vérité, j’ai toujours assumé mes bêtises, mais ça, je ne l’ai pas fait ».

« Vous finirez par tuer quelqu’un »

Alfa K. fait peine à vouloir vendre à la cour sa sincérité. L’avocat général le tacle : « Vous dites ne jamais conduire mais votre casier judiciaire commence en 2005 (alors qu’il a 15 ans) pour conduite sans permis ! Et l’année dernière, vous avez de nouveau été surpris au volant, sans permis toujours, après un refus d’obtempérer, une mise en danger de la vie d’autrui, et en possession de produits stupéfiants ! Entre-temps, vous été condamné pour des violences, avec arme, extorsion… C’est l’escalade ! Même si les dégâts, dans cette affaire, ne sont que matériels, vous finirez par tuer quelqu’un : je demande la confirmation de la peine d’un an de prison ferme ». Contre le prévenu, « qui a déjà passé la bagatelle de quatre ans et demi en détention malgré son jeune âge », comme le rappelle son défenseur, « le parquet avait requis seulement quatre mois et un mandat d’arrêt. Il est maintenant en prison depuis février 2014 : la société doit lui tendre une perche ! ».

« La définition du mot « admonestation » ? »

Philippe Prudhomme, qui avait passé en revue les nombreuses « admonestations » du tribunal pour enfants dont Alfa K. a bénéficié, interroge, par curiosité : « Connaissez-vous la définition de ce mot ? ». « Non, je ne sais pas ce que ça veut dire », avoue-t-il. Le président : « On voit l’impact de ces décisions ! », solennelles mais qui ne tiennent que de la simple réprimande. Caustique, le juge met en garde cet avocat qui réclame l’indulgence : « La cour ne peut en prononcer, de ces admonestations… ». Le conseil ne le sait que trop bien.
L’arrêt a été mis en délibéré au vendredi 19 juin. Soit six jours avant la libération possible d’Alfa K.

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