Ceinture contre katana : l’hôpital pour l’un, la prison pour l’autre

Le tribunal correctionnel de Paris a jugé une affaire de violences avec arme dont le dénominateur commun est : l’alcool. Les deux seuls protagonistes de cette sanglante bagarre qui a éclaté le 10 mai 2015, avenue de Saint-Ouen dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ne s’étaient jamais rencontrés.

Un katana (photo d'illustration Yari No Hanzo/cc/Flickr).
Un katana (photo d’illustration Yari No Hanzo/cc/Flickr).

L’un avait défait sa ceinture, l’autre sorti un katana. L’un a été hospitalisé. L’autre, interpellé, et son sabre japonais, confisqué. La violente querelle qui a opposé ces deux hommes âgés d’une trentaine d’années n’aura d’autre point de départ que l’alcool. C’est ce que révélera le tribunal correctionnel de Paris mardi 23 juin 2015, jour du renvoi en comparution immédiate du prévenu, qui avait demandé un délai pour préparer sa défense, derrière les barreaux de la maison d’arrêt. Il est retourné en prison le soir-même de son procès, pour purger les seize mois ferme auxquels les magistrats l’ont condamné.

Un katana, un marteau et un sweat ensanglanté

« Alors. Le 10 mai 2015, 5h du matin, au niveau du 107, avenue de Saint-Ouen à Paris, XVIIIe. La police est avisée. Trois femmes et un homme sont arrêtés en pleine voie. L’homme est en sang. Il a une entaille sur le crâne. Il dit avoir reçu un coup de couteau. Les témoins désignent un suspect, sur le trottoir d’en face, qui se met à courir, et se débarrasse d’objets qu’il jette sous une voiture en stationnement. Ces objets sont : un katana sorti de son étui et un marteau », lit la présidente Florence Schmidt-Pariset en redressant sa tête et en dirigeant son regard vers Gaël L., 29 ans, les mains croisées dans le dos, debout dans le box des détenus. « Votre sweat portait des traces de sang. Interpellé, vous avez reconnu les faits. » Le prévenu les reconnaît toujours. La magistrate plante ainsi plus en détail le contexte de la scène, surréaliste.

« Pourquoi ? »

« Sébastien B. était raccompagné à son domicile par des amies, car il était alcoolisé, « défoncé », considère l’une d’elles. Entendu par les enquêteurs, le plaignant explique avoir été bousculé par son agresseur dans la rue. Il dit que ça ne lui a pas plu. Qu’il a réagi, en se défendant avec sa ceinture. Qu’il a essayé de courir après vous mais comme il était en sang… Il s’est rendu compte qu’il avait reçu un coup, qu’il croyait de couteau. » La présidente relève le menton et s’adresse de nouveau au suspect : « Vous transportiez dans votre sac à dos un marteau et un katana. Pourquoi ? A 5h du matin ? Que faisiez-vous là ? ».

« T’es bourré »

Gaël L. raconte, d’une manière simple et avec une bonne élocution : « Je n’arrivais pas à dormir. Je suis sorti de chez moi pour prendre l’air et acheter de l’alcool. J’ai croisé un SDF à qui j’avais confié mon sabre il y a quelques mois pour qu’il essaie de le vendre. Comme il l’avait toujours, je l’ai repris et mis dans mon sac. C’est mon sac de travail : il contient toujours un marteau ». Electricien de métier mais sans emploi depuis des années, le prévenu vit du RSA et de quelques chantiers au noir pour payer la location de son studio, dans le quartier. La présidente : « Vous avez vu la victime titubant et lui auriez dit « T’es bourré ». Comme vous êtes un ancien alcoolique… ». « C’est flou, j’ai des flashes. Je me rappelle être rentré vers chez moi avec le SDF, quand un mec bourré s’est approché de nous. Il mettait des coups de ceinture au sol… j’en ai reçu une trentaine moi-même ».

« C’est après le coup de sabre que j’ai pris ma ceinture »

Sur le « qui a commencé le premier ? », la juge ne s’étendra pas et tranche carrément en fixant toujours le prévenu des yeux : « Vous êtes infiniment moins blessé que le plaignant. Vous, avez reçu trois jours d’Incapacité totale de travail (ITT) pour des hématomes sur les bras, coudes et aux doigts. Lui, a eu dix jours d’ITT, pour une fracture costale et une plaie de cinq centimètres qui a nécessité la pose de sept agrafes sur le crâne ! » Florence Schmidt-Pariset regarde maintenant le banc de la partie civile. Devant les avocats, derrière un dossier en bois, la tête de Sébastien B. dépasse de peu. Elle demande à la victime de se lever. Hardi, l’homme détaille rapidement : « J’enlevais ma veste. C’est là qu’il a sorti son katana. Oui, on a commencé à se bagarrer. Mais c’est après le coup de sabre que j’ai pris ma ceinture ». La présidente a eu assez de témoignages. Elle enchaîne sur la personnalité de Gaël L.

« J’ai un problème de violences, lié à l’alcool, qui me rend impulsif »

« Votre casier judiciaire porte deux condamnations. Une prononcée en 2008 pour un vol aggravé. Une autre en 2012 pour violences aggravées. Vous êtes ainsi renvoyé en état de récidive légale, aujourd’hui. Et je vous rappelle qu’au moment des faits, un juge des libertés et de la détention vous avait placé sous contrôle judiciaire cinq jours plus tôt, dans le cadre d’une affaire de violences conjugales – sur votre compagne et sur votre fils âgé de huit mois – qui n’a pas encore été jugée. Ce contrôle judiciaire comportait notamment une obligation de soins contre l’alcool. Vous avez un problème avec l’alcool monsieur ? » Gaël L. précise qu’il prend des anxiolytiques prescrits par son médecin en effet et : « Je pense que oui, j’ai un problème de violences, lié à l’alcool, qui me rend impulsif. Je regrette d’en être arrivé là. J’ai conscience que mon acte était démesuré ».

La défense plaide « le concours de circonstances »

La partie civile insiste : « La plaie à la côte correspond à la pointe du katana : le geste fait penser à une exécution. Le préjudice subi par mon client est colossal » et demande une expertise pour consolider des dommages. Le procureur réclame simplement la prison ferme et immédiate. La défense plaide « le concours de circonstances ». « Le katana est un objet de décoration, il n’était pas aiguisé. Il s’agit surtout d’un article de sport, qui n’est pas destiné à tuer. Ce dossier est le résultat d’un concours de circonstances : le fait qu’il se retrouve avec ce moment-là avec le sabre, qu’il croise cet homme ivre, alors qu’il est lui-même alcoolisé et qu’il est sous traitement… Un cocktail détonant. Le législateur reconnaît l’aliénation de l’alcool : à ce titre, on n’entend les suspects qu’une fois dégrisés ! Une injonction de soins me paraît suffisante », revendique l’avocat de Gaël L.
Bilan ? Point de circonstances atténuantes et d’effet papillon pour le tribunal, qui a suivi les réquisitions du ministère public. Le prévenu est condamné à vingt mois de prison, dont quatre avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve de deux ans, comportant une obligation de soins, et de travail. Et au mandat de dépôt.

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