Déni d’obscénités et d’abus d’autorité : Deux femmes en larmes, au tribunal

Jean-Pierre O., ancien cadre dans un foyer d’hébergement de L’Armée du Salut, a comparu devant le tribunal correctionnel de Paris mardi 30 juin 2015 pour répondre d’agressions sexuelles sur deux résidentes, vulnérables, et une salariée. Le prévenu, marié, père de quatre enfants et ayant exercé des fonctions religieuses au sein de la structure, avait demandé le secret des débats… qui se sont déroulés en public. Le procès.

Le législateur a prévu une peine maximale de sept ans de prison pour les agressions sexuelles aggravées (illustration Sénat/cc/Flickr)
Le législateur a prévu une peine maximale de sept ans de prison pour les agressions sexuelles aggravées (illustration Sénat/cc/Flickr)

Mardi 30 juin 2015, Xe chambre du tribunal correctionnel de Paris. L’avocate de Jean-Pierre O. prévient dès le début de l’audience qu’elle va réclamer le huis clos : la publicité de cette affaire d’agressions sexuelles aggravée risque de porter atteinte à la dignité de son client, marié, père de quatre enfants, et bien discret dans la salle d’audience, où il devra attendre trois heures avant de se présenter à la barre.
La présidente Isabelle Pulver (à découvrir dans Epris de Justice) finit par l’appeler, déjà pour éluder les formalités. « Présentez-vous monsieur. » Le mis en examen, vêtu d’un pantalon noir à pinces et d’une chemise parme impeccablement repassée, approche lentement vers les magistrats. Face à lui et sur une estrade, trois juges – exclusivement des femmes – ; sur sa gauche, le procureur de la République – une femme – ; à sa droite, le greffier – encore une femme. Sur le banc de la partie civile : deux autres femmes, qui l’ont accusé de harcèlement à tout le moins, parmi sept pensionnaires ou salariées du foyer d’hébergement Albin Peyron, situé à l’adresse du siège parisien de l’Armée du Salut, son ancien employeur. L’homme, qui aura 54 ans en septembre, remonte ses lunettes carrées et décline son identité. « Je suis né en République démocratique du Congo. J’habite à… » une petite commune de l’Essonne (91), au sud-ouest de la capitale.
Isabelle Pulver invite d’emblée le prévenu à élever la voix et parler distinctement. Les fenêtres du tribunal sont grandes ouvertes : les bruits de la rue et les ventilateurs qui tournent à plein régime ne doivent pas les empêcher d’entendre ce qu’il a à dire. Car la décision est prise, en moins de cinq minutes, d’écarter la demande de la défense : les plaignantes et le parquet se sont fermement opposés au secret de l’instruction à l’audience. « Il n’est pas question qu’encore une fois, les choses soient cachées. Le caractère public participe au processus de reconstruction des victimes, même s’il est question ici de leur intimité », a notamment plaidé Me Frédérique Lendres (partie civile au procès « Carlos », entre autres). La jeune juge assesseur à la gauche de la présidente prévient donc : « Asseyez-vous monsieur, je vais lire le rapport faisant état de la procédure, longue ».

Une résidente séropositive, une autre mineure, orpheline, et une travailleuse sociale

La magistrate du siège remonte le temps. Nous sommes le 15 septembre 2009, soit près de six ans avant. « Au départ, vous êtes mis en examen pour agressions et harcèlement sexuels contre sept victimes. Le juge d’instruction ordonnera toutefois un non-lieu partiel soit pour prescription, soit pour des faits insuffisamment établis. Aujourd’hui, vous êtes poursuivi pour attouchements – on vous soupçonne d’avoir touché leurs seins et leurs fesses en vous masturbant – sur deux personnes vulnérables, sur qui vous exerciez une autorité, ainsi que sur une troisième personne, sur qui vous aviez une autorité de droit. » La juge ponctue sa longue lecture de nombreux silences, pour observer Jean-Pierre O., qui ne cillera pas, ou les deux plaignantes assises sur le banc à sa gauche, à trois mètres à peine, et qui vont beaucoup pleurer, tête baissée.

Le 15 septembre 2009, donc, madame X., une Ivoirienne âgée de 42 ans, mère de trois enfants, porte plainte contre le directeur-adjoint du foyer Peyron. Séropositive, elle a été placée là par une association, en 2007. Elle explique que ce cadre, Jean-Pierre O., l’avait d’abord convoquée dans son bureau et lui avait parlé de la manière suivante : « Vous avez un beau corps, vous avez de belles formes d’Africaine, vous portez un string ? ». Choquée, la résidente a pris peur et s’est tue, jusqu’à cet après-midi d’août où le directeur-adjoint est rentré sans autorisation dans sa chambre. Elle raconte : « Il a tiré les rideaux, sorti son sexe, s’est masturbé en s’approchant et en me demandant de me déshabiller. J’ai refusé. Il a éjaculé dans les wc et m’a dit de n’en parler à personne. » Madame X. s’est décidée à dénoncer les faits : la direction de l’Armée du Salut a alors, par anticipation et malgré les suspicions de dénonciations calomnieuses, mis à pied Jean-Pierre O., avant son entretien préalable au licenciement, qui a eu lieu en septembre. »

« Je l’entendais gémir au téléphone : il se masturbait »

L’enquête de police est à peine commencée que, le 16 septembre de la même année, une salariée de la résidence dépose également plainte, pour les mêmes faits qui, assure-t-elle, se sont produits en 2006. A la barre, cette grande blonde aux cheveux courts, décolorés, qui avait accepté les mouchoirs en papier offerts par les avocats de la partie civile durant la lecture du rapport, s’exprime sans trémolos dans la voix, très clairement. « A l’époque, je finissais mon contrat d’emploi jeune et je n’avais aucune garantie pour mon avenir. La directrice de l’établissement était alors en arrêt maladie. Il m’a convoquée dans son bureau : j’étais sa subordonnée. Là, il a changé, d’un coup, de comportement. Il m’a dit qu’il avait des sentiments pour moi. J’ai été surprise : je le savais marié, père de famille et il faisait partie de la congrégation religieuse de la fondation… Dès lors, les entretiens professionnels avec lui sont devenus impossibles. Il me demandait toujours de quelle couleur étaient mes sous-vêtements… J’attendais que ça se passe. Il allait aux toilettes s’essuyer et revenait en me disant « Ça reste entre nous ». On n’a jamais été amants. Il n’y a jamais eu de jeu de séduction entre nous. Il s’est mis à m’appeler chez moi, à mon domicile : je l’entendais gémir au téléphone, il se masturbait. Je ne lui avais jamais donné mes coordonnées. J’étais sous son autorité directe. Si j’en avais parlé, personne ne m’aurait crue. »

Reconduite dans sa mission de travailleur social et même après avoir grimpé les échelons, cette femme se taira pendant trois ans. Jusqu’à ce qu’elle apprenne, en ce mois de septembre 2009, qu’une résidente avait porté plainte contre Jean-Pierre O. « On a dit qu’elle mentait mais moi, je pouvais la comprendre… J’ai été choquée » La salariée de l’Armée du Salut marque une pause avant de reprendre la parole, cette fois en larmes : « Je n’aurais jamais imaginé qu’il s’en prenne à des résidentes, dans le besoin, que nous sommes censés aider ».

« Cet homme ne m’a pas respectée »

Madame X. se lève à son tour, affaiblie par la maladie, et accepte la chaise proposée par le tribunal. Elle ne mâche pas ses mots et ne prend aucun détour pour raconter l’obscénité du directeur-adjoint du foyer à son encontre, même en la sachant séropositive, même en la sachant musulmane, pratiquante et pudique. « Je lui ai demandé d’arrêter, cet homme ne m’a pas respectée. Il venait me parler quand il voulait. Mon petit ami s’en est mêlé. L’agent d’accueil, une Africaine aussi, a joué les intermédiaires : il me l’a envoyée pour acheter mon silence. 200 € la première fois, 500 la seconde. « On s’arrange, entre Africains », ils disaient. J’ai toujours refusé son argent et j’ai maintenu ma plainte. » Elle se met soudainement à genoux et crie : « S’il vous plaît, ne m’obligez pas à aller voir les blancs ». Et détaille : « C’est comme ça qu’il a fait quand on est allés le voir avec mon petit ami pour lui demander de s’excuser de ce qu’il m’a fait ».
Absente au procès, la troisième plaignante, une Malienne orpheline arrivée en France alors qu’elle était encore mineure, avait indiqué aux enquêteurs que le directeur-adjoint lui avait aussi imposé ses assauts, contre un logement au foyer. « Entre Africains, on doit se soutenir », aurait-il insisté, pour pouvoir la « toucher ».

« Des relations sans pénétration, à cause des maladies, mais consenties »

Jean-Pierre O. grimace et joue brutalement de la mâchoire. La juge assesseur a précisé sa position, évolutive tout au long de la procédure qui aura duré cinq ans. « Méconnu des services de police, le mis en cause reconnaît lors de sa première audition avoir exhibé son sexe devant la première victime, parce que, soutient-il, le jour où il est entré dans sa chambre pour régler un problème de climatisation, elle portait un voile transparent. Ça l’avait excité. « Elle faisait des caprices et rigolait. Le lendemain, elle m’a envoyé un homme de main pour me faire du chantage. Elle voulait 50 000 €. » Au cours des interrogatoires, il a expliqué avoir eu le même genre de scènes avec d’autres résidentes : des relations sans pénétration, à cause des maladies, mais consenties. »

Pour justifier son déni, l’ex-directeur-adjoint emploie des phrases, éprouvantes pour les plaignantes. Florilège : « Franchement, elle a eu ce qu’elle voulait », « Elle porté plainte contre moi par vengeance : j’étais marié et je ne voulais plus de relations avec elle », « Je me suis arrêté avant éjaculation car j’ai remarqué qu’elle était gênée », « Je me suis masturbé devant ces femmes à leur demande : elles aiment ça », « Tout ceci est un coup monté de la directrice, avec qui j’avais de mauvaises relations », « Je me suis excusé auprès de Madame X. par gentillesse », « J’ai retrouvé certaines résidentes dans leur chambre, en amoureux », « Elles voulaient toutes devenir mes maîtresses », « Ce sont des allumeuses », « Je suis victime d’une cabale », « J’ai eu des relations avec la salariée, mais aucun rapport sexuel »…

« Elles étaient consentantes » : « Ça se voit, c’est tout »

Mardi 30 juin 2015. Nous sommes désormais dans le présent, près de six ans après que Jean-Pierre O. a été licencié. Il raconte à la barre être arrivé à Paris en 1999, en tant que sous-directeur et chef de service éducatif à la résidence Peyron, qui comptait environ 300 résidents, en voie de réinsertion. Ses fonctions religieuses ? Le prévenu assure qu’il n’en avait pas davantage que les autres : « J’étais salutiste, c’est tout. Un fidèle, chrétien de l’église. Ce statut ne m’attribuait aucun pouvoir particulier. Je savais que la première plaignante était séropositive, oui. Mais rien sur la troisième, mineure. Juste qu’elle était suivie par Emmaüs. Je ne savais pas qu’elle était orpheline. Ces trois personnes se sont concertées : ce qu’elles disent tient du délire. La directrice médisait de moi. Le vocable « belle africaine » a été inventé : jamais ça n’est sorti de ma bouche. Je complimentais les femmes – comme les hommes d’ailleurs – en leur disant qu’elles était belles et bien habillées, c’est tout ».
Jean-Pierre O. est agacé. Il conteste toutes les accusations. Assure qu’il a bien eu une relation avec une travailleuse sociale, « mais consentie et pas sexuelle ». Qu’il regrette d’avoir eu ce rapport avec une salariée, et deux autres résidentes – qui n’ont jamais porté plainte contre lui – car son comportement n’était « pas professionnel » et il était marié. « Ce qu’elles racontent, je n’aurais pas pu le faire si elles ne l’avaient pas voulu », dit-il enfin. « Ah ? Et vous l’avez vu comment, qu’elles étaient consentantes ? », demandent en même temps la présidente et une juge assesseur, piquées par la curiosité. « Ça se voit, c’est tout », répond-il.

Quinze mois de prison ferme requis

Il faudra attendre 22h ce mardi 30 juin pour entendre la défense plaider la relaxe du prévenu, sans surprise. La représentante du ministère public a requis au contraire la culpabilité, convenue, et une peine de trente mois d’emprisonnement, assortie pour moitié d’un sursis avec mise à l’épreuve pendant trois ans, de même que des obligations de pointage au commissariat et de soins, outre une interdiction d’exercer une activité dans un foyer social ou un établissement d’accueil. Le tribunal a mis l’affaire en délibéré au mercredi 8 juillet.

Quinze mois de prison ferme prononcés

Le jugement a donc été rendu mercredi 8 juillet. Jean-Pierre O. est déclaré coupable malgré ses dénégations et condamné à la peine de trente mois de prison, dont quinze mois assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve pendant trois ans, et obligations de respecter les obligations suivantes : travail, soins psychologiques, indemnisation des victimes et interdiction d’exercer une activité professionnelle au sein d’un établissement recevant public. De plus, son nom est désormais inscrit au Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes (Fijais). Plus que requis.

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